Le hameau de San Benedetto

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San Benedetto a été fondé avant le village d'Alata dont il dépend administrativement.

Le site de San Benedetto est beaucoup plus ancien.

Il faut remonter au moyen âge.

Notre ami et regretté Jeannot FRASSATI, nous renseigne , comme il l'a fait à propos du village d'Alata, grâce à sa connaissance de cette commune qu'il adorait, sur l'histoire de ce hameau et plus particulièrement sur les pipes de San Benedetto et nous rappelle que San Benedetto était le Verger Ajaccien.

La suite de cet article est constituée de Notes de Jeannot FRASSATTI, enfant d’ALATA.



LE HAMEAU DE SAN BENEDETTO

San Bénédetto est un hameau de la commune d’Alata, mais constitue sa propre paroisse avec son église, son clocher, son presbytère ( transformé en école publique après les lois Combes de 1905 ) et son cimetière. Il a été fondé avant le village d’Alata dont il dépend administrativement.

Alata fut créé au lieu dit la « Sarra » où se trouve les vielles maisons abandonnées plus ou moins en ruines, sur la colline dominant le village actuel, par Suzzone II Pozzo di Borgo ayant fui avec les habitants du village de la Punta pillé et incendié par les barbaresques en 1574.
Le site de San Bénédetto est beaucoup plus ancien. Il faut remonter au Moyen Age. Au cours de la féodalité aux XII ème et XIV ème siècles, les seigneurs Ortelesi, Montichi, de Lisa, de Gozzi, de Cinarca et de Leca, tantôt alliés, tantôt adversaires, se livraient des luttes pour acquérir la suprématie dans la province d’Ajaccio. Au

XIV ème siècle, les seigneurs de Cinarca devenus très puissants, s’emparèrent de toute la région Nord-Ouest d’Ajaccio et en firent don à l’Eglise. Cette contrée devint un domaine ecclésiastique.
En 1317, le Pape Honorius III céda la Corse à la Sérénissime République de Gènes, se réservant certains fiefs ecclésiastiques, notamment dans la région citée plus haut. C’est à cette époque que furent édifiées les églises de

Villa_Nova, de San Fideli, de Santi-Sari et de San Bénédetto, ainsi que les oratoires de San Sivestro, San Bastiano, Sant’Antonio et peut-être San Gavino. On constate que ces édifices religieux portent le nom du Saint Patron auquel ils ont été dédiés et qu’ils ont donné ce même nom aux lieus où ils ont été construits.
Le plan Terrier établi après la conquête française de 1768-69 a conservé les appellations qui figurent encore sur les plans du cadastre de nos jours. Il est donc certain que

San Bénédetto provient de saint Benoît auquel l’église était vouée. Mais s’agissait-il vraiment d’une église comme l’affirment certains historiens ou bien d’un petit monastère d’après d’autres. Les moines de l’Ordre des Bénédictins créé par Saint Benoît de Nursie vers 529 ont dû vivre ici et exploiter le riche vallon.
Aucun document historique ne permet de trancher, de toute façon la tradition orale qui découle très souvent de faits réels, est formelle.

Au XV ème siècle, la Corse était en pleine anarchie, la situation étant compliquée et instable. L’Aragon, la Papauté, Gênes, les Barons,
les Caporaux, les Evêques, les étrangers, les insulaires, tous manifestaient des prétentions sur notre île réduite à une situation misérable.

Gênes céda la Corse à la banque de saint Georges. Notre pays devint la propriété de l’Office de saint Georges qui devait gouverner plus d’un siècle de 1453 à 1561 date à laquelle il quitta la Corse. C’est le 22 mai 1453 que cette transaction eut lieu. Le 23 août 1453, le Pape Nicolas V céda également ses droits à l’office de saint Georges qui s’engagea à fournir une rente annuelle de Cent pièces d’or pour l’investiture.
Une période de paix s’installa. C’est de cette époque que datent les premiers essais d’instauration de l’état civil en Corse. Seules les grandes familles nobles : les

Colonna, les Leca, les Istria, les Bozzi, les Gozzi, les Ornano, les Montichi devenus Pozzo di Borgo avaient un patronyme tiré de leur fief. Les autres, les gens du peuple, les roturiers étaient appelés par leur prénom avec la mention fils ou fille de…. ( le nom du père ou de la mère ou bien du lieu de leur habitat ou alors d’un trait marquant de leur physique ou de leur caractère ).
Quelques exemples : Pietro figlio di Paolo ce qui a donné les Paoli comme nom de famille (Casate) ou les Costa, parce qu’ils résidaient à un endroit dénommé ainsi ; les Rossi découlent sans doute du teint roux de leur visage ou de leurs cheveux. On pourrait ainsi multiplier les exemples de formation de patronymes en Corse. Ce rappel étant nécessaire pour expliquer la provenance du nom de famille

Casasoprana qui vont jouer un rôle déterminant dans la fondation de San Bénédetto.
A Villa-Nova (devenue Villanova) ceux qui vivaient dans les maisons en haut du village (in le case soprane) furent enregistrés sous le nom de famille (Casata) : Casasoprana. Les premières incursions des

Turcs ou Barbaresques, furent signalées en 1505 suivies de nombreuses autres, malgré les Tours appelées aujourd’hui Tours Gênoises, bâties tout le long du littoral et au sommet desquelles, en permanence des guetteurs surveillaient la mer : signalaient l’approche des navires suspects et donnaient l’alerte.
C’est ainsi que malgré la Tour de Capo di Feno, érigée par « la Magnifica Communita d’Ajaccio » les pirates Turcs débarquèrent dans la baie de Lava pour effectuer des tentatives contre les populations d’Ajaccio. Vers

1560, les villages de Villa-Nova et de Santi Sari furent incendiés. Presque tous les hommes massacrés, d’autres enlevés avec les femmes et les enfants.
Seules quelques rescapés purent s’enfuir. Une famille Casasoprana fut recueillie par le monastère de San Bénédetto (l’historien mentionne cette fois monastère au lieu d’église). Donc le premier noyau de peuplement de ce hameau est formé par les Casasoprana dans la deuxième moitié du XVI ème siècle, une quinzaine d’années avant l’exode, pour les mêmes causes, des habitants de la Punta vers la Sarra et la fondation d’Alata. Au cours des générations, les descendants des

Casasoprana, exploitèrent les terres du monastère, avant d’en hériter et en devenir propriétaires lors du départ des moines dont il est impossible de fixer la date même approximative.
La question qui se pose est de savoir où se trouvait le monastère, dont il n’existe ni ruines, ni vestiges. On ne peut qu’émettre des hypothèses. Certains affirment qu’il était implanté à l’endroit où se situe actuellement le cimetière. On aurait trouvé là, paraît-il d’après la tradition orale, des squelettes anciens dans la fosse commune, ce qui laisserait supposer que cette nécropole (l’ARCA, comme on dit en Corse) témoigne de la présence du couvent en ce lieu.

Personnellement et mon idée est partagée par d’autres, je ne le crois pas. Je ne dispose pas de preuves, j’en appelle seulement à la logique. Les moines étaient des hommes de bon sens et d’esprit pragmatique. Comment auraient-ils pu bâtir leur cloître en ce lieu où l’eau est rare, une seule source, au débit très peu abondant s’y trouve.

Par contre, tout laisse supposer que c’est à l’emplacement de l’actuelle église que s’élevait le monastère des Bénédictins.
Ce site est situé à proximité et entre deux ruisseaux : l’un, celui qui coule sous le petit pont prenant sa source au Pantano en aval du col d’Arena, a un débit permanent et assez important en toute saison. Il va se jeter dans le golfe de Lava, après avoir arrosé toute la vallée dont il a été un facteur de richesse permettant l’irrigation des prés et des jardins. L’autre, qui prend son essor juste au pied du

Mont Tanella, est intermittent en partie. Il coule beaucoup d’eau en automne et en hiver au moment des grosses pluies. L’été, par un phénomène d’infiltration souterraine, on le voit sourdre en contrebas, bien que très diminué il résiste aux ardeurs de la sècheresse. Les gens de San Bénédetto l’appellent a « ghjargala ». Ce filet d’eau coupe le chemin du cimetière. D’autre part, une fontaine claire et fraîche dispense son breuvage au fond du ravin Est. En outre, d’autres points d’eau bien que modestes, perlent sur les propriétés de la famille Moneta.
Pour toutes ces raisons, je me crois autorisé à dire que le Couvent dédié à saint Benoît occupait l’emplacement de l’actuelle église.

LES PIPES DE SAN BENEDETTO

Lorsque j’étais enfant, en écoutant les « Vieux » du village le soir à la veillée, j’ai appris qu’une petite entreprise artisanale et familiale avait été créée à San Bénédetto au siècle dernier, c’était une fabrique de pipes en argile cuite.
Je n’ai hélas pas connu ce genre d’activités ; je manque aussi d’informations écrites, sans doute inexistantes. Je ne fais que me référer à la tradition orale.

La famille qui avait crée cette petite industrie était celle de Toussaint STOFATI ( Zi Santu STOFATI ) l’ancêtre des MONETA, habitant encore le hameau. Il se pourrait que d’autres personnes aient participé à ce travail, je l’ignore et je demande à leurs descendants de m’en excuser. L’argile provenait en grande partie de la région de LAVA, surtout d’un champ appelé « A TOZZA », actuellement propriété de la famille MANCINI et héritiers. Cette argile était transportée à San Bénédetto dans les caisses et besaces ( i bertole ) à dos d’ânes car en ce temps là les routes qui mènent au Golfe de LAVA, n’existaient pas. Il y avait cependant un chemin Communal « a stretta di a Castiletta ».
Il existait un autre site d’exploitation de la terre rouge près de notre village sur le sentier qui va au Picchio, près d’une ancienne aire de battage des céréales dit « l’Aghia a i Tavoni ».

L’argile ou terre glaise était pétrie avec de l’eau, les pipes façonnées à la main ou dans des moules rudimentaires étaient cuites au four. L’atelier en plein air occupait la ruelle qui longe la maison MUSELLI. Le four n’existe plus, il ne fonctionnait déjà plus quand j’étais gosse, il servait d’abris à une poule couveuse ( a cioccia ) de madame Barbara MARCAGGI.
Je crois que la fabrication des pipes à San Bénédetto a cessé au début du XX ème siècle avant la guerre de 14/18. Aucune personne de ma génération ne se souvient d’avoir vu cette fabrique. On ne connaît l’existence de cette activité que par les écrits de nos parents et des anciens. Il y a une vingtaine d’années de cela, nous avons effectué des fouilles avec

Jean ALESANDRI et Joseph MARCAGGI dans le champ qui borde la ruelle où se tenait l’atelier. Dans cet enclos limité à l’époque par une haie de sureaux, on jetait les pipes ratées. Nous en avons trouvé beaucoup de débris. Jean ALESANDRI en a cédé au Musée de LEVIE et à l’Université de CORTE ou l’on a procédé à la reconstitution à partir des morceaux.
Le regretté Paul Baptiste MARCAGGI possédait paraît-il une pipe entière qu’il conservait comme une relique sacrée.

LE VERGER AJACCIEN

Il y a quelques années un étudiant de la Faculté de Nice, originaire de notre région, devait établir un mémoire sur l’activité économique de la ville d’Ajaccio.
A la Bibliothèque Académique de Nice il tomba sur un document inédit et fort intéressant. Il s’agissait du compte rendu d’une étude faite avant la deuxième guerre mondiale par un étudiant continental dont j’ignore le nom. Notre jeune homme eut l’immense surprise de lire dans ce texte la phrase suivante :

« Le vallon de San Bénédetto, Commune d’Alata, est le verger d’Ajaccio »

L’étonnement s’explique par l’image qu’offre aujourd’hui notre vallée, malgré la construction de nombreuses maisons dispersées dans la nature. Le maquis a envahi les lieux avec ses cistes, ronces, genêts épineux et autres essences végétales rustiques. Des bosquets touffus d’aulnes mêlés de roseaux, de lianes, de fougères, longent le ruisseau.

Et pourtant pour les gens de ma génération cette réputation n’est pas usurpée. La renommée de la production potagère et surtout fruitière dépassait les limites de notre micro région.

Ma mémoire me restitue, après plus d’un demi-siècle, le décor merveilleux constitué par les prés, les jardins et les vignes qui s’échelonnaient le long des deux rives des cours d’eau du Col de l’Arena à la Castagnola.
A l’époque dont je parle, les habitants de San Bénédetto à quelques exceptions près, étaient des agriculteurs, des paysans vivant du travail de la terre. Cette terre était assez ingrate et exigeait beaucoup de labeur, de fatigue et de sueur. Mais l’eau des sources et du ruisseau fertilisait le sol et dispensait la vie. A part quelques points d’eau privés, l’essentiel de l’irrigation provenait du fleuve

« u fiumu » comme on disait chez nous. Des prises rudimentaires appelées en corse « i matratoghji » ou « i canzatoghji » permettaient de détourner l’eau du ruisseau et de l’envoyer dans les jardins et les champs par un étroit canal de terre nommé « a torta ». Le droit coutumier Corse autorise le passage de ce canal à travers une propriété afin de permettre l’irrigation des terrains attenants situés en aval, appartenant à d’autres personnes, mais offrant des difficultés de branchement par suite du manque de pente. Pour les citadins d’Ajaccio, la provenance des fruits et légumes de San Bénédetto était un label de qualité. La production potagère et fruitière était surtout abondante et variée au printemps, en été et au début de l’automne. Les serres étaient inconnues en ce temps là, la bêche ( a vanga ) et la sape (a sappa) étaient les seuls outils employés pour creuser , remuer le sol et creuser les sillons, la charrue a été utilisée plus tard, du moins dans les jardins.
Le marché d’Ajaccio recevait de notre village des légumes de toutes sortes, cependant les grandes spécialités étaient les haricots rouges et les petits pois. Parmi les fruits abondants et variés, les plus appréciés étaient les fraises, les prunes et le raisin.

Qu’ils étaient beaux et savoureux ces fruits charnus, gorgés de sucre dans leurs paniers (i sporti) ou corbeilles (i ghjerculi) tressés à l’aide de tiges de saules, d’osier ou de fines lames de roseaux. Pour éviter que le frottement ne les abîme, on tapissait le fond et les parois de ces récipients avec des feuilles de vigne ou de fougère. Cette verte décoration faisait jaillir avec plus d ‘éclat leur couleur et leur beauté. De très bonne heure, deux ou trois fois par semaine les cultivateurs de notre hameau, emmenait leur récolte à la ville. J’ai encore dans mes oreilles le tintement argentin et joyeux des grelots entourant le col des chevaux ainsi que le grincement de l’essieu des cabriolets ( par altération, ce mot était devenu «

garbulé » dans notre langue). Pour couvrir les douze kilomètres qui séparent notre village d’Ajaccio, par une route tortueuse, non goudronnée à l’époque, semée d’ornières et raide à certains endroits, on était obligé de partir bien avant l’aube. Il fallait arriver à l’ouverture du marché couvert dit « u marcatu di i paisani » réservé aux producteurs des villages, pour trouver une bonne place.
Ce local abrite aujourd’hui les services de l’Etat Civil de la commune de la cité impériale.

Le marché de plein air était destiné aux maraîchers de la campagne Ajaccienne ( l’urtulani ) et aux revendeurs et revendeuses, marchands des quatre saisons. Ainsi, à l’ombre du vieux clocher, « u campanile », s’écoulaient du sablier du temps les jours et les saisons.
Le progrès a bouleversé le rythme ancestral de la vie et changé le comportement, les habitudes et les mentalités.

D’autres moyens d’existence, modernes, plus lucratifs et sans doute moins pénibles et contraignants, ont détrôné l’antique et traditionnelle activité agraire.

Les habitants de San Bénédetto et de Cardiglione, ceux de souche ainsi que les nouveaux venus, ne vivent plus du produit des jardins abandonnés. Ils attendent le passage de « l’épicier légumier » ou se ravitaillent en ville dans les supermarchés ou autres marchands de fruits et légumes.
Avec ceux de mon âge, témoins d’une époque révolue, j’assiste pensif et mélancolique à la fin d’un monde et au commencement d’un autre.